Jeudi 9 juin 2005, Nicolas Sarkozy, numéro deux du
gouvernement, et le premier ministre, Dominique de Villepin, ont abordé
tour à tour la question des quotas d’immigrants qui jusqu’alors les
divisaient profondément. Et ont constaté, cette, fois, leur convergence
dans un flou artistique qu’il faudra bien pourtant lever.
"Il faut reconnaître au gouvernement et au Parlement le
droit de fixer chaque année, catégorie par catégorie, le nombre de
personnes admises à s’installer sur le territoire" , a déclaré
M. Sarkozy en évoquant les exemples canadien, suisse et anglais.
"Nous disons la même chose" , lui a répondu M. de Villepin, qui a
précisé toutefois : "Pas de quotas ethniques ou par nationalité. Ce
n’est pas l’esprit de notre pays, nous sommes fidèles à une tradition
humaniste."
[Le Monde daté du 11 juin
2005]
COMMUNIQUÉ LDH
Paris, le 10 juin 2005
DES QUOTAS PRÉ-ÉLECTORAUX
La mise en place du comité interministériel de contrôle de
l’immigration ne parvient pas à masquer les divergences entre les deux
chefs du gouvernement.
L’introduction de quotas ethniques que souhaite Nicolas
Sarkozy relève d’une logique de ségrégation lourde de risques
communautaristes. Le recours à des quotas par profession que paraît
préférer Dominique de Villepin reviendrait à transférer aux
organisations patronales le pouvoir de réguler les flux migratoires,
c’est-à-dire à traiter les migrants comme des marchandises.
Derrière cette alternative déplorable se profile un
nouveau durcissement de la politique d’immigration dont les mobiles
pré-électoraux n’échappent à personne.
Ainsi se préparent de nouveaux 21 avril.
La LDH appelle l’ensemble des forces politiques à ne pas
faire de la question des migrations un enjeu de propagande pour les
échéances de 2007.
Trois questions à Claire Rodier
Propos recueillis par Laetitia Van Eeckhout [Le Monde, du 11 juin 2005]
En tant que membre du Groupe d’information et
de soutien des immigrés (Gisti), comment réagissez-vous à la proposition
du ministre de l’intérieur de fixer le nombre d’immigrants catégorie par
catégorie ?
Nicolas Sarkozy écarte l’idée de fixer des quotas par
nationalité pour éviter d’effrayer, mais l’objectif reste bien de
réguler l’entrée des étrangers. Les quotas professionnels, cela existe
déjà dans les faits. A chaque fois que la France a eu des manques dans
un secteur, elle a su faire sauter le verrou de l’interdiction de
travail pour faire venir les professionnels dont elle avait besoin. Cela
s’est fait pour les informaticiens entre 1998 et 2000, pour les
bûcherons après la tempête de 1999 et plus récemment pour les
professionnels de santé. Nous sommes vraiment dans le cadre d’un
discours politicien, par lequel M. Sarkozy veut marquer des points
vis-à-vis de M. Villepin. Un discours qui, en outre, embarrassera
la gauche, qui n’a pas d’alternative à proposer, et auquel l’extrême
droite ne trouvera rien à redire. D’autant que le ministre de
l’intérieur se fixe l’objectif d’augmenter encore de 50 % les
reconduites à la frontière.
Craignez-vous un durcissement dans la
politique d’expulsion ?
Les reconduites à la frontière impliquent forcément une
phrase de rétention. Or, aujourd’hui, avec l’allongement de la rétention
et l’augmentation des capacités d’accueil des centres, on en arrive déjà
à une situation explosive, avec des bavures. On tombe dans un véritable
système carcéral sans tout l’accompagnement juridique censé accompagner
les personnes concernées.
Alors que la Cimade -seule association à intervenir dans
les centres de rétention administrative- pousse des cris d’alarme sur la
déshumanisation des centres de rétention, jusqu’où va-t-on aller dans la
surenchère ? Veut-on passer ce seuil qui fait qu’au-delà d’un
certain nombre de personnes, on est obligé de renvoyer les gens par
charters ? Va-t-on passer d’un système que l’on peut encore
considérer comme étant encadré par des principes de droit à un système
d’éloignement à grande échelle, forcément porteur de dérapages et de
violations des droits fondamentaux, comme on le voit en
Italie ?
Que préconisez-vous ?
Cela fait 30-40 ans que nous sommes embarqués dans une
politique de fermeture des frontières. On est tout le temps en train de
chercher mieux, mais on voit bien que c’est le postulat qui est mauvais.
Si la politique d’immigration s’appuyait sur l’idée de fluidité des
frontières, il y aurait une incitation à l’autorégulation très forte.
Mais cela s’inscrit dans le cadre d’une politique internationale de
coopération Nord-Sud et non d’opposition, comme celle menée aujourd’hui
en Europe. Le discours européen prend d’ailleurs de plus en plus un ton
guerrier par rapport à l’immigration clandestine.
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"La méthode des quotas est la plus mauvaise
qui soit"
Entretien avec Patrick Weil, , directeur de recherches au
CNRS
Propos recueillis par Laetitia Van Eeckhout [Le Monde daté du 12 juin 2005]
Que pensez-vous de la proposition du ministre
de l’intérieur de fixer le nombre d’immigrants, catégorie par
catégorie ?
Le fait de vouloir créer une hiérarchie entre les
immigrants légaux selon leur voie d’entrée en France, de distinguer
entre les "bons" ceux qui viennent pour travailler et les
"mauvais" ceux qui viennent dans le cadre du lien familial et de
l’asile revient à exciter les tensions et la stigmatisation selon
les origines.
Il serait en outre anticonstitutionnel de limiter le
regroupement familial ou le nombre de réfugiés, car cela porte atteinte
aux droits fondamentaux. Il est sans aucun doute légitime de discuter
d’une plus grande ouverture de la France à des étrangers venant pour
travailler, mais ils ne viendront pas se substituer aux autres immigrés
légaux, qui ont obtenu le droit d’asile ou qui sont entrés sur le
territoire grâce au regroupement familial ; ils s’y ajouteront, en
réalité, dans des proportions limitées.
Vouloir contrôler, subordonner le flux migratoire comme
souhaite le faire Nicolas Sarkozy relève d’un interventionnisme
archaïque. Proposer d’avoir une immigration irrégulière zéro, se dire
que l’on va pouvoir complètement maîtriser le mouvement est parfaitement
irréaliste dans un monde qui se globalise. On doit certes réguler mais
on ne peut pas tout maîtriser.
Un système de quotas par professions se
justifierait-il davantage ?
Même s’il s’agissait de fixer des quotas en termes
professionnels, ce serait contre-productif. Si l’on veut ouvrir la
France à plus d’immigration économique, l’expérience prouve que la
méthode des quotas est la plus mauvaise qui soit, car elle provoque les
effets inverses à ceux qui sont recherchés. Les quotas de non qualifiés
sont toujours dépassés et les quotas de qualifiés jamais atteints. Les
Etats-Unis, l’Espagne, l’Italie, qui ont choisi de recruter leurs
travailleurs sur quotas, sont des pays où il y a une importante
immigration clandestine car ce type de système crée des effets d’appel.
Que pensez-vous du système canadien, cité en
exemple par M. Sarkozy ?
Ce pays accorde des permis de séjour à des étrangers
qualifiés dont on ne sait pas s’ils vont trouver du travail. Du coup, un
ingénieur de formation peut se retrouver chauffeur de taxi ou
chômeur.
En France, nous avons le problème inverse. Combien
d’étudiants étrangers se voient aujourd’hui refuser des titres de
séjour, alors qu’à l’issue d’un stage, leurs employeurs souhaiteraient
les garder ? Les directions départementales du travail, qui ont
appris à ne dire que non depuis 1974, ont du mal à changer leurs
habitudes.
Plutôt que de créer une bureaucratie chargée de gérer et
de contrôler les quotas, il faudrait que les ministères du travail et de
l’intérieur donnent à leurs services des consignes de souplesse et de
rapidité dans la délivrance des autorisations de travail et de séjour.
La politique britannique, en la matière, est beaucoup plus pragmatique.
Pourquoi ne pas créer, comme en Grande-Bretagne, un bureau d’accueil par
région pour les entreprises qui veulent embaucher des
étrangers ?
Sous MM. Sarkozy et Fillon, le nombre de permis de
séjour accordés à des travailleurs a chuté : il est passé de 8 811
en 2001 à 6 500 en 2003. Un ou plusieurs arrêtés ministériels et une
simplification des procédures comme celle qui fut expérimentée
pour les informaticiens au moment du bug de l’an 2000 suffiraient
pour permettre aux entreprises françaises de recruter des diplômés ou
des qualifiés.
A charge pour l’administration de vérifier que les
conditions de travail et de rémunération sont bien respectées.